Pourriez-vous définir votre univers artistique et musical ?

 

Bien que n’étant pas né dans une famille de musiciens, j’ai depuis tout petit été irrésistiblement attiré par la musique. Après une année de solfège, obligatoire à l’époque, au conservatoire du Ve arrondissement de Paris, j’ai commencé le piano vers cinq ans et, tout de suite, j’ai voulu jouer ma propre musique, improviser, puis à partir de sept ans, noircir des portées.
Mais j’avais beaucoup d’autres passions, et ce n’est qu’après un séjour à Berlin, en 1996, que j’ai pensé à me consacrer à la composition. Mon style n’était pas encore défini mais je ne renie absolument pas les pièces que j’ai écrites alors. Elles oscillaient entre deux extrêmes : un pôle contemplatif, extatique, au rythme harmonique lent, tout en couleurs et en textures, opposé à un pôle dynamique, agité, fébrile, nerveux, souvent sous la forme d’un mouvement perpétuel, mettant l’accent sur la pulsation et l’énergie.

Travaillant sur György Ligeti tout au long de ma thèse de doctorat en musicologie et dans plusieurs de mes travaux ultérieurs, j’ai été frappé de retrouver ces deux aspects chez ce compositeur — pièces maîtresses d’une problématique que j’ai appelées les clouds et les clocks en référence à la pièce même de Ligeti : Clocks and Clouds. A la fin des années 1990 et au début des années 2000, mon style penchait plutôt vers le « Clouds ». Avec le temps, je me suis de plus en plus tourné vers le « Clocks ».

Aujourd’hui, je combine les deux pôles en fonction de la formation instrumentale pour laquelle je compose et je me concentre sur les transitions qui font passer de l’un à l’autre par condensation ou vaporisation… Autre caractéristique peut-être de mon univers, c’est ma longue méfiance envers le sentiment, que j’associais au sentimentalisme.
Actuellement, je suis revenu de cette position et je me surprends à intégrer de temps à autre le sentiment dans la sensation qui reste quand même l’essentiel dans ma musique. Par ailleurs, si dans mes premières œuvres je cédais à une tendance à la sophistication, désormais, je ne crains plus d’écrire plus simplement, de façon plus épurée, dans un esprit qui se rapprocherait des conceptions d’un Górecki ou d’un Pärt. Je n’ai plus le complexe de la complexité.

 

 Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer ?

Enfant, j’avais un travers qui ne m’a pas valu que des compliments à l’école. Je voulais tout faire par moi-même et je refusais souvent d’appliquer les règles qu’on m’enseignait (je me rappelle mon entêtement, à quatre ans, à repousser l’algorithme de l’addition de deux nombres avec retenue), préférant inventer mes propres méthodes. Peut-être était-ce l’indice d’une prédisposition à la création ? Peut-être n’était-ce qu’une petite rébellion enfantine ? Je considère en tout cas qu’à l’âge adulte il faut dépasser cet esprit de contradiction un peu naïf, quoique certains compositeurs de musique contemporaine semblent se complaire à ce stade…
Alors que jusqu’à sept ans le dessin avait été mon activité favorite, dès lors c’est écrire de la musique qui a capté tout mon intérêt. Du coup, mon niveau en dessin (et aux échecs aussi, une autre de mes passions d’alors), assez élevé pour cet âge, a quasiment stagné depuis, tandis que les labyrinthes que je traçais sur de grandes feuilles de papier se muaient en tracés de portées musicales — autres dédales, sonores cette fois. Un autre de mes jeux a été d’écrire de précoces autobiographies dont aucune n’a dépassé les cinq pages (la dernière date de mes neuf ans).

Quels liens unissent pour vous composition et improvisation ?

D’après les témoignages que l’on a, pratiquement tous les grands compositeurs organistes (Franck, Fauré, Messiaen…), quand ils improvisent, le font dans un langage plus consonant, plus « tonal » que celui de leurs compositions. On peut comprendre assez aisément pourquoi. Si l’on considère que l’improvisation est une forme de composition dans l’instant, il semble que viennent inconsciemment sous les doigts des improvisateurs des phrases plus imprégnées d’attractions tonales, étant donné la quantité de musique du répertoire qu’ils ont engrangée dans leur mémoire depuis leur enfance.
Tandis que dans la solitude du travail de compositeur, la place plus grande donnée à l’analyse, à la réflexion, à la volonté (et peut-être au désir de transgression et d’originalité) permet de s’engager dans des voies moins spontanément naturelles. A ce propos, me revient en mémoire une anecdote relatée par Chailley que j’ai lue dans un livre. Chailley se trouvait dans une soirée bien arrosée à laquelle participait aussi un compositeur avant-gardiste. L’heure avance, le compositeur en question s’installe au piano et se met à improviser dans un langage de la tonalité la plus fonctionnelle. Pour Chailley, c’était le signe que l’inconscient ne saurait mentir.

A l’opposé de ces opinions, on peut avancer que les séances d’improvisation sont un moment privilégié pour expérimenter des idées nouvelles. C’est ainsi qu’il est fréquent qu’à la fin d’une séance d’improvisation, le musicien ait envie de noter par écrit certaines des séquences qu’il vient de jouer pour en faire la matière à développer une composition plus élaborée. Pour beaucoup de musicologues, la plupart des œuvres pour clavier de Bach ne seraient qu’une mise en écrit d’improvisations préalables.
Mon point de vue est moins tranché. Je suis pianiste, et c’est à l’aide d’un piano que je compose et que j’orchestre. Même si les idées créatrices peuvent me venir dans des circonstances et dans des ambiances très diverses, c’est au piano, à la faveur de tentatives qui sont des sortes d’improvisations, que je les concrétise le mieux avant de les coucher sur le papier. Plus qu’un champ d’expérimentation, la pratique de l’improvisation représente pour moi un déclencheur.

 

Pourriez-vous nous parler de vos projets à venir ?

« Marmor », que je viens de terminer, est une pièce pour violoncelle et piano que m’a commandée Musique Nouvelle en Liberté pour le Concours international de musique de Lyon, et qui va être créée le 22 avril prochain. La pièce est construite en trois volets indépendants qu’unit un même climat contemplatif. Le premier contraste une partie de violoncelle au dessin expressif avec des harmonies rampantes au piano, très chromatiques, dans l’esprit du premier mouvement de mon trio « Les Ombres » qui passent. Le deuxième volet s’enveloppe dans une torpeur moite évoquant le climat du premier mouvement de « Mes Heures de fièvre », pour voix de mezzo, alto et piano : les murmures plaintifs du violoncelle accompagnent un piano qui s’enferme dans un hiératisme étale. Quant au troisième, il insère au sein d’une atmosphère cérémoniale les sonneries légèrement dissonantes de cloches stylisées.

J’ai également fini d’écrire « Les Météores », une pièce en trois mouvements pour quatre guitares, commande du quatuor Eclisses. La date de création n’est pas encore fixée.

Je suis en train de terminer un Concerto pour mandoline et orchestre à cordes, commande de la ville de Toulouse. L’œuvre sera créée par Julien Martineau et l’orchestre du Capitole le 30 septembre prochain. Elle sera donnée de pair avec le concerto pour deux mandolines de Vivaldi : cela m’a donné l’idée de revisiter l’esprit — et non la lettre — des concertos baroques. Le mouvement rapide, notamment, cherche par sa virtuosité à retrouver l’énergie quasi démoniaque des œuvres pour cordes du prêtre roux.

Il est aussi question que j’écrive, à l’invitation du festival Musiques vivantes dont je suis depuis trois ans le compositeur associé, un quatuor avec piano pour le quatuor Abegg.
Autre projet, pour lequel une souscription auprès du public a d’ailleurs été lancée : une pièce pour quintette vocal (SATB) et orgue sur le thème du Misericordias cantabo.

Gautier Capuçon m’a demandé de lui écrire un concerto pour violoncelle. Ce concerto, qui devrait s’appeler Paradise Lost, sera créé en Allemagne (Centre des Congrès de Suhl et Gewandhaus de Leipzig) en mars 2017 avec l’Orchestre MDR dirigé par Kristjan Järvi.

Enfin, d’avoir écrit à quatre mains avec le mathématicien Cédric Villani « Les Coulisses de la création » m’a donné envie de m’associer avec un dessinateur dans la réalisation d’une bande dessinée ou d’un roman graphique. Mais je ne sais pas encore avec qui et c’est encore à l’état de projet…